Concert
Terrenoire

Des histoires d’amour et de mort. De lumières et de ténèbres mélangées. Et toujours au bout
du tunnel de ces passions et de ces drames intimes, le rayonnement d’une énergie solaire
largement positive. On ne sort pas indemne de l’écoute du premier album de Terrenoire. C’est
bien une grande qualité d’être secoué par des artistes à une époque où tant d’oeuvres
semblent interchangeables et rapidement oubliés au fil de l’actualisation des playlists. Une
belle confirmation après le choc du premier EP éponyme sorti en octobre 2018.
Aux commandes de ce projet vraiment pas comme les autres, deux frères Raphaël et Théo
Herrerias, qui ont grandi dans le quartier populaire de Terrenoire (d’où le nom évidemment),
en banlieue de Saint-Étienne.
Un tandem qui n’a jamais envisagé une vie en dehors de la musique. Les deux ont été
influencés par un oncle à l’allure de modèle artistique. C’est lui qui a appris très jeune la guitare
à Raphaël, aujourd’hui 30 ans, tandis que Théo 23 ans, a été fasciné dès quatorze ans par la
production sur ordinateur au point de ne plus envisager autre chose dans l’existence. Pourtant,
différence d’âge oblige, leur collaboration décolle vraiment quand le cadet rejoint l’aîné à Paris
en 2017. Deux caractères aussi comme le dit joliment Raph : “Je suis plutôt le terrien et Théo
l’aérien.” La rencontre artistique de ces deux tempéraments, donne naissance à ces chansons
sensibles et hors-norme à l’évidente, osons le mot : bizarrerie. Si à leurs débuts, les territoires
étaient bien marqués entre les deux jeunes hommes - à Raphaël les textes, le squelette des
mélodies et la voix, à Théo l’enrichissement des compositions – les frontières se sont faites
plus poreuses lors de l’élaboration de ce fascinant Les Forces Contraires.
Conçu en septembre 2019, dans la cave que les deux frères ont transformé en studiolaboratoire
dans le XVIIe arrondissement de Paris, ce disque troublant, baigné par d’étranges
courants clair-obscur a été profondément marqué, comme l’ensemble du projet, par la
disparition du père de Raphaël et Théo en 2018. Depuis l’apparition de sa maladie en 2017,
cette figure tutélaire plane sur Terrenoire. Son décès est directement évoqué sans fausse
pudeur, mais avec une grande justesse, sur le pourtant lumineux “Derrière le soleil”, chanson
centrale de l’album au propre comme au figuré. Cette thématique très particulière, surtout pour
un premier long format, dépourvue d’un nombrilisme morbide, est au contraire nourrie par une
grande question : comment retrouver l’énergie de la vie après un tel événement ? Ils tentent
d’en esquisser une réponse dès les premiers mots de la première chanson, “Le temps de
revenir à la vie” (“Donne-moi le temps, un peu de temps, le temps de revenir à la vie, recoller
les morceaux que j’ai perdu, là-bas, que la beauté me revienne à la vue”).
Naviguant avec classe entre poésie et réalisme, Terrenoire s’extirpe du marasme de la mort
en trouvant dans le sexe la porte d’accès vers un ailleurs radieux (“Baise moi”, “Margot Dansait
sur Moi” et ses étonnants accents tubesques très années 80). L’une des surprises de ces
“forces contraires” qui vous prennent à la gorge, c’est l’apparition de Théo sur le devant de la
scène dès le deuxième titre “Dis-moi Comment Faire”, parallèle pop joliment étrange entre une
relation amoureuse complexe et le cataclysme écologique planétaire annoncé. Et puis bien
sûr il y a Saint-Étienne, la terre originaire. Celle qu’ils ont quittée, mais dont les ondes irriguent
toujours leurs coeurs et leur inspiration. L’ancienne ville des mines et des aciéries leur offre
avec “Jusqu’à mon dernier souffle”, un des sommets d’un album concis et précis, débarrassé
de tout superflu. De bout en bout, gonflé de cette sève profondément intrigante, entre
électronique et chanson, déjà instantanément reconnaissable, qui n’appartient qu’à
Terrenoire. Les rapprochant ainsi des chefs-d’oeuvre qui ont façonné leur imagination
musicale, Kid A de Radiohead, L’imprudence d’Alain Bashung ou encore les envolées beats
libres du label californien Brainfeeder. Sans que l’on ne puisse pour autant déceler dans les
compositions de Raphaël et Théo la moindre proximité avec un quelconque univers musical
connu. Terrenoire est Terrenoire.